Mardi 4 mai 2010 2 04 /05 /Mai /2010 10:20

 

Quelle chamaillerie, quel vacarme !

Les chèvres qui broutaient tranquillement dressent la tête, oreilles tendues, vers les grands chênes alignés en haies. Une troupe de corneilles se chamaille dans les branches défeuillées. On dirait le jeu des chaises musicales. Elles s’envolent toutes de quelques mètres, se croisent et se mélangent dans un vacarme de cris, pour se reposer subitement en silence. Puis après quelques secondes paisibles, elles recommencent leur manège. Les chèvres d’abord alertées par ce raffut se remettent à brouter quelques feuilles de ronce. Posé sur une roche proche, je regarde l’horizon qui s’ouvre au dessus du lac. Au loin les sommets enneigés de ce mois de décembre éclairés par les couleurs pastels, ce soleil couchant me ramènent à cette fameuse rencontre avec le corbeau.

 

Ce matin là, j’étais pour quelques temps en Pyrénées Atlantiques. Je m’étais levé vers cinq heures pour aller marcher au pic d’Arlas. Ce pic est une pyramide qui tutoie les sommets de la vallée de Barétous. Quelques jours auparavant, j’accompagnais un ami berger et son troupeau de brebis entre le pic d’Anie et le pic d’Arlas.

Le pic d’Anie est une pyramide de calcaire qui dresse sa pointe d’ivoire vers les nuages. Les traditions racontent que ce pic est habité par des géants qui fabriquent les orages. A sa base, vaste mer minérale, un immense plateau calcaire est laminé par les pluies séculaires qui descendent du pic comme autant de hordes humides attaquant le solide plateau. C’est peut-être la dureté minérale de ce plateau qui rend plus contrastant la douceur du pic d’Arlas qui se détache comme une île verdoyante de cette mer de calcaire. Autant le pic d’Anie est blanc et rocheux, autant le pic d’Arlas est vert et accueillant, un havre qui respire la paix, une douceur presque féminine. Si les géants habitent le pic d’Anie, ce sont sûrement des fées qui habitent l’Arlas.

Pour cette équinoxe d’automne, c’est dans cet éden que je souhaite voir le soleil s’élever au dessus des crêtes et sommets, et éblouir le ciel de ses couleurs vives.

 

Levé à la nuit, je sors dans la cour de la ferme. La voie lactée brille dans le ciel en indiquant la direction de Santiago, Compostelle sur le chemin des étoiles…

Le cerveau embrumé, je roule en voiture jusqu’à une aire de parking proche du pic.

Je descends de la voiture pas franchement réveillé. Il fait nuit, l’air est frais. Je n’ai pas pris de lampe torche.

Je commence à marcher un peu au feeling. Avant d’attaquer la montée du pic d’Arlas, une petite marche d’approche est nécessaire entre les prairies maigres d’altitude. L’air est silencieux et les odeurs endormies. Quelques vaches broutent dans un demi-sommeil. Pas de sentier flagrant. Je suis donc les sentes animales que je distingue à peine, pour arriver à un petit plateau à l’herbe rase, au pied de la masse de l’Arlas qui se dresse devant moi. Comme tout est faiblement éclairé par la lune et les étoiles, le pic est d’abord une masse imposante avant d’être un havre accueillant. Il le deviendra bien, au bout de l’effort.

Est-ce la fatigue, ou bien est-ce le manque d’expérience de marche nocturne, mais mes pas me semblent lourds, mon corps est pesant. J’avance lentement et péniblement depuis que j’ai quitté ce parking. En plus, un vent froid s’est levé alors que je commençais à marcher, il me refroidi la nuque et me donne froid. J’aurai dû me couvrir plus. Je m’abrite quelques minutes en m’allongeant dans un creux de terrain derrière quelques rochers coupe-vent. Je me calme et me détends. Autour de moi, le vent siffle dans les graminées séchées. Au dessus de moi, l’Arlas se dresse comme un appel, surmonté d’un croissant de cette lune de fin de nuit.

La clarté grandissante annonce le jour naissant. Ce sont généralement les moments les plus frais, ces instants qui précèdent le jour.

Comme j’ai rendez-vous avec l’astre solaire, je me lève pour commencer cette courte ascension qui mène au sommet de la pyramide. Je reprends ma marche, lente et régulière. A peine ai-je fait quelques pas, que je remarque une plume noire qui sursaute dans les herbes rases. Les rafales de vent voudraient définitivement la renvoyer à son élément naturel, le ciel. Pour me motiver, pour avoir un compagnon imaginaire qui m’accompagne dans cette dernière grimpette, je ramasse la plume et la glisse sur mon oreille. A peine le geste achevé, j’ai l’impression réelle de me sentir léger, je comprends physiquement la formule « se sentir pousser des ailes ». Une énergie nouvelle me porte avec cette plume. Sur la sente où je chemine se dressent des cairns, monticules de pierres offerts aux éléments. A chaque cairn, je pose une pierre, accompagnée d’un souhait ou d’une prière. Certaines pierres sont comme des poids qui pesaient sur mes épaules et que j’abandonne. D’autres pierres sont posées avec de belles pensées. Quel chemin !

Arrivé au sommet, je découvre ce petit replat qui marque la fin de ma montée. Je m’installe sur une pierre plate pour contempler le spectacle céleste. Le ciel est orange. Les vallées en contrebas baignent d’une brume orangée. Les nuages dessinent leurs reliefs en jouant avec le soleil. Lorsque ce dernier est caché par un gros nuage, le ciel s’embrase. Des rayons colorés fusent sur les cotés et à travers le nuage. C’est magnifique.

Je contemple. Je communie. Je suis la montagne, je suis le nuage, je suis l’infinité du ciel…

Un cri, je sursaute. Un gros oiseau noir, un corbeau, surgit de nulle part, vient de crier au dessus de ma tête. Il vole un court instant au dessus de moi. Compagnon, ainsi donc nous avions rendez-vous ? Comme ton plumage noir d’ébène reflète bien les lumières du ciel. Peut-être que les fées de l’Arlas avaient écrit d’une plume noire qu’en cette équinoxe nous serions réunis, comme deux êtres qu’une passion commune rapproche en une amitié naturelle.

Il nous a fallu quelques courtes minutes pour savourer ce nouveau jour qui commence.

Sur ce tout petit replat au sommet de l’Arlas, il y a cette pierre plate, il y a aussi une boite. Curieux de nature, je teste pour voir si la boite s’ouvre. Effectivement, elle s’ouvre et à l’intérieur il y a des messages. Des noms, visages inconnus, racontent dans leur langue qu’ils sont venus ici, à la même place, toucher du doigt le ciel et les nuages.

Il est temps pour moi de redescendre dans la vallée retrouver ma famille et partager un petit déjeuner. Je redescends de mon promontoire. Je marche plus rapidement. Les cairns sur mon passage n’attirent plus mon attention. La brise qui était froide est devenue tiède et douce, qu’il est bon de sentir la lumière souffler dans l’air. Alors que je descends, la vie diurne monte à ma rencontre. Les cloches des vaches tintent en chœur dans les estives et répondent à celles des brebis et des chevaux qui pâturent en contrebas. Les oiseaux volent et chantent dans l’air qui transporte un léger parfum.

Arrivé au pied de l’Arlas, là exactement où je m’étais abrité du vent, un coup de vent ôte la plume de mon oreille et l’emporte. J’aurai voulu la garder, comme un souvenir de ce compagnon d’un instant. Mais elle file trop vite. Je la regarde s’éloigner au gré du vent, comme un adieu silencieux. On dit que le corbeau est fidèle à vie. Si un membre du couple meurt, l’autre reste solitaire jusqu’à son dernier souffle. Je ne sais pas si aujourd’hui tu es encore vivant, corbeau solitaire qui est venu m’accompagner en cet instant précieux. Le temps passe, tout passe, mais dans les brumes de mes souvenirs, tu voles encore à mes cotés.

 

Par stefdesbois - Publié dans : textes
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