L'Etrange Monsieur Bonnemaison

Publié le par stefdesbois.over-blog.fr

Monsieur Bonnemaison habite Londres.


Chaque matin de la semaine, il enfile son beau costume gris et il choisit dans sa penderie sa plus belle cravate du jour. Il en a des vertes, des jaunes, des rouges, unies, à pois, à rayures ou à carreaux. Une fois ajustée sa cravate colorée, il met sa veste, se coiffe d'un chapeau melon et part au travail.


Dans le métro, il croise chaque jour des gens différents. Il en reconnaît bien certains qui comme lui, utilisent cette rame de métro pour aller travailler. Mais il ne leur a jamais parlé, alors il ne les connait pas vraiment. Il croise donc des gens différents et des gens indifférents.


Lorsqu'il se rend à son travail, il ne va pas dans les bureaux modernes du centre ville. Il se rend dans le Vieux Parc, avec son costume gris et son chapeau melon. Il s'assied sur un banc et il attend. Quand d'autres allument leur ordinateur ou la caisse enregistreuse du magasin, Monsieur Bonnemaison attend sur un banc du vieux parc.


Au bout d'un moment, il rentre dans son chapeau melon. En fait, il est comme aspiré et se retrouve dans son chapeau melon. La pièce est sans fenêtre ni porte. Les murs circulaires ont la couleur de sa cravate du jour. Ils sont parfois unis, à pois, à rayures ou à carreaux et de couleur variée. Au centre de cette pièce au plancher de bois il y a un bureau et une chaise eux aussi en bois. Sur le bureau, une pile de dossiers attendent d'être traités. Avec rigueur, Monsieur Bonnemaison lit, trie, classe et arrange. Lorsqu'il a bien lu un dossier, il annote une petite phrase sur la couverture à rabat puis l'enlève de la pile. Le dossier est alors classé. Cette petite phrase, ce sont ces idées surgies de nulle part qui nous font dénouer des conflits ou prendre de nouvelles décisions. Présidents, jardiniers, banquiers, ouvriers et même parfois des animaux font appel à ses services.

En fin de journée, lorsqu'il reprend le métro avec d'autres travailleurs indifférents, il a le sentiment d'une journée bien remplie.



Mais voilà qu'un mardi, assis sur un banc du Vieux Parc, attendant que son chapeau melon l'aspire vers une pièce rouge à rayures vertes, il ne s'est rien passé. Il a attendu toute la journée, assi sous son chapeau. Le lendemain, mercredi, il avait changé de cravate. Peut-être que la rouge à rayure verte n'était pas règlementaire. Il l'avait donc choisie jaune avec des éléphants bleus. Il a attendu toute la journée.

Le soir, en se rendant au métro, il a interrogé le marchand d'une boutique de chapeaux. Celui-ci lui a répondu que son chapeau lui paraissait tout a fait normal. Alors Monsieur Bonnemaison est rentré chez lui.


Si ce n'était ni la cravate, ni le chapeau, ce devait être la crise. Il était donc sans travail, « au chômage ».

Le matin suivant, à la place de se rendre au Vieux Parc, il se rendit, en complet gris, chapeau melon et cravate colorée, à l'Agence pour l'Emploi. Il indiqua à la responsable de l'agence qu'il savait écouter, lire, trier, classer et conseiller. Sans diplôme, la femme lui explica qu'il ne pouvait pas conseiller. Le seul endroit où on pouvait conseiller sans être diplômé était l'Agence pour l'Emploi, mais il n'y avait pas de place vacante.


Il a donc été orienté vers un grand supermarché. Il classait d'un coté les serviettes, d'un autre coté les torchons, car il ne faut pas mélanger les torchons et les serviettes. Il rangeait ainsi en rayon des vêtements, de la lingerie et des chaussures, ainsi que des articles pour bébés. Son chef de rayon était un ancien sous-marinier. Il demandait souvent à Monsieur Bonnemaison pourquoi il gardait son chapeau melon au travail et qu'il devrait plutôt l'enlever. Mais il n'avait aucune raison de renvoyer ce drôle de bonhomme, qui s'acquittait consciencieusement de son travail et répondait invariablement qu'il gardait son chapeau « au cas où son travail reprendrait ».

L'ancien sous-marinier n'arrivait pas à comprendre comment quelqu'un qui avait un travail espérait en trouver un autre simplement en gardant un chapeau sur la tête et en mettant une cravate colorée avec son complet gris. Il crû donc qu'il s'agissait d'un prétexte et que le chapeau dissimulait une anomalie physique de Monsieur Bonnemaison, la cravate servant à ne pas focaliser le regard sur le chapeau... Il eut un peu de peine qu'un homme si ponctuel et si soigneux eut une anomalie à la tête et ne lui fit plus de remarques sur son chapeau.


Mais un jour, le directeur du supermarché souhaita embaucher un conseiller. Comme le sous-marinier n'était pas qualifié et Monsieur Bonnemaisoj n'était pas diplômé, ainsi que les autres employés, on fit venir un conseiller spécialisé et diplômé. Il mit en place des réunions de travail qu'il appela « Conseils Actifs », des entretiens individuels qu'il nomma 'Conseils Personnalisés » et des documents pour bien présenter les produits ou accueillir le clients, qu'il baptisa « Fiches Conseils ». Il était donc spécialisé.

Lors d'un Conseil Personnalisé avec Monsieur Bonnemaison, il lui demanda de changer de tenue vestimentaire, de changer ses cravates et d'enlever son chapeau. Comme Monsieur Bonnemaison ne voulait pas le faire, qu'il espérait au fond de lui retrouver son travail, le conseiller vexé d'être réfuté par un non spécialiste, répliqua que s'il souhaitait tant retrouver son travail, il n'avait qu'à le chercher ailleurs, dans le pays des gens aux chapeaux melons et aux cravates colorées.

Monsieur Bonnemaison répondit qu'il voudrait bien y aller mais qu'il ne savait pas comment s'y rendre. Lorsque le conseiller qui devenait tout écarlate cria que s'il continuait il pourrait s'y rendre à coup de pied dans le derrière, Monsieur Bonnemaison lui répondit sèchement que si les moyens de transport avaient changés, il n'en avait pas été informé et qu'il préférait son chapeau pour aller travailler. Il se leva et sorti du bureau alors que le conseiller était devenu encore plus rouge et criait des conseils pour se calmer.


Pour son départ, le sous-marinier offrit à Monsieur Bonnemaison un mouchoir bleu à rayures marrons, que le supermarché n'arrivait pas à vendre.

Comme c'était le début d'après-midi, il décida de retourner au Vieux Parc. Rien n'avait bougé depuis ces quelques mois. Les allées étaient toujours à la même place, les arbres aussi et les bancs de même.



C'est à ce moment là, en s'asseyant sur le banc, que Monsieur Bonnemaison se sentit aspiré. Il se retrouva dans ce dôme familier, où une table et une chaise en bois l'attendaient. Les murs étaient bleus rayés de marron. Lorsqu'il s'assit, notre homme ne trouva sur le bureau q'un seul dossier. Il prit le temps de le lire, de le trier et de l'arranger. En fin de compte, au moment de le classer, il marqua « pour conseiller, il est judicieux d'innover ». Après un temps d'arrêt, il décida de reporter son annotation au lendemain. Il aimait son travail. On pourrait dire que son travail aussi l'aimait. Le lendemain matin, il ne mit pas de cravate avec son costume gris. Il acheta juste un bouquet de fleurs dans le métro. Un bouquet de fougères et quelques fleurs colorées. Lorsqu'il fut happé par son chapeau, il se retrouva dans une sorte de grande serre débordant de fougères et de fleurs colorées. Sur une pelouse rase, la table et la chaise attendaient avec cet unique dossier en suspens.


Comme il devait y avoir d'autres dossiers en attente, Monsieur Bonnemlaison devait classer celui-ci. Il ne lui vint dans la journée qu'un verbe, pas une phrase. Ce verbe, « oser ». C'est donc à peu près ce qu'il marqua: « Oses! ».

Sur le chemin qui le ramenait chez lui, il entendait cette petite voix en lui, comme une intime conviction: « Oses Bonnemaison. Oses la différence. Oses l'indifférence. Oses être tel que tu es. »


Chaque jour, Monsieur Bonnemaison prend le métro pour se rendre au Vieux Parc de Londres où il travaille. Chaussettes colorées, cravates excentriques, chemise hawaïenne, chaque jour les habitués de la ligne attendaient avec une curiosité dissimulée quelle nouvelle extravagance vestimentaire cet étrange bonhomme allait porter. Parfois discret, parfois fort visible, chaque jour un détail différait. Un consensus silencieux s'était établi: un homme tel que celui-ci ne devait pas travailler.

Et pourtant, chaque jour, Monsieur Bonnemaison trie, classe et traite des dossiers...


 

Stéphane Boistard, janvier 2010

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